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Communiqué du 23-05-2003

FEDERATION NATIONALE DES SYNDICATS D'EXPLOITANTS AGRICOLES

Lettre aux Français qui ne comprennent plus leur agriculture

Depuis quelques années, le fossé ne cesse de se creuser entre notre agriculture et les citoyens de notre pays. Beaucoup pensent que c'est une crise passagère puisque les enquêtes d'opinion expriment un profond attachement des Français à la profession d'agriculteur. Cela ne suffit pas, cela ne suffit plus pour nous rassurer !

Le nombre de paysans français ne cesse de diminuer, et l'on pourrait penser que c'est la pente démographique naturelle d'un pays où aujourd'hui 80 % de la population vit en milieu urbain. Mais, c'est plus grave car cette tendance entraîne incompréhension et perte de valeurs. Incompréhension tout d'abord puisque de moins en moins de générations sont au contact de la terre, des hommes qui la travaillent, des animaux et de la nature tout simplement. Perte de valeurs ensuite puisque les valeurs du monde paysan disparaissent un peu plus chaque année ; solidarité, entraide et générosité laissent peu à peu place à un individualisme forcené, nouveau monde et nouvel état d'esprit où l'on ne se regarde plus, on ne s'écoute plus et l'on se parle de moins en moins.

Les crises sanitaires ont accentué cet écart. En effet, vache folle, listéria, fièvre aphteuse sont autant de maux qui ont fait croire à nos compatriotes que le doute était permis, sans pour autant considérer les responsabilités des différents partenaires de la chaîne alimentaire ? Les paysans ont subi ces crises sanitaires. Ils ont subi ces crises économiquement mais surtout moralement. Personne ne peut imaginer ce qu'un agriculteur peut ressentir chaque matin en lisant dans les journaux, en écoutant la radio ou bien en regardant la télévision, devant les relations hasardeuses faîtes entre ces drames nationaux et son métier. Beaucoup n'ont pas supporté ces mises en cause injustes et injustifiées ; et l'on a vu des paysans abandonner leur exploitation et plus grave certains abandonner la vie. Je ne veux plus revoir mes amis pleurer après la réquisition des troupeaux (parfois avec l'appui des forces de l'ordre)… Une étable vide, sans bruit, cela ne se décrit pas…

Et puis chaque semaine, on souffle avec force que les paysans de France polluent à tout crin eaux et rivières, fleuves et lacs ; ces pollutions émanant bien sûr de pratiques productivistes sans foi ni loi. Tout cela contribue à entretenir une ambiance de suspicion entre les producteurs et le reste de la population.

Voilà le tableau noir d'une relation agriculture/citoyen en pleine crise, porteuse des prémices d'un divorce irrémédiable.

La FNSEA veut autre chose pour l'agriculture française mais pour y parvenir cela nécessite le concours de tous, pouvoirs publics, monde agricole, associations et citoyens.

C'est vrai les agriculteurs français sont loin des 35 heures, de la société de loisirs et du métro parisien mais ils se sont modernisés, ils ont changé pour répondre encore mieux aux attentes légitimes de la société. Ainsi, ils se sont impliqués fortement dans des démarches de bonnes pratiques agricoles, en témoignent leur engagement dans l'agriculture raisonnée ou bien encore leur participation active dans la charte de bonnes pratiques en élevage. Acteurs importants de la société civile, ils attendent d'elle, un peu plus de reconnaissance et de considération. Que 3 % de la population active nourrissent 100 % de la population avec de bons produits sécurisés qui bénéficient, pour beaucoup, de labels, d'AOC et autres signes de qualité est une valeur ajoutée pour notre pays que beaucoup ne mesurent pas. C'est un modèle qui nous est envié aux quatre coins du monde.

Alors oui les paysans veulent aller jusqu'à la retraite… et plus encore, ils veulent donner l'espoir aux jeunes de pouvoir reprendre le flambeau dans de bonnes conditions et avec de vraies perspectives d'avenir. Trop de jeunes dans les lycées et autres écoles agricoles doutent et se posent la question vitale de la pérennité de l'exploitation familiale ou de l'intérêt d'une installation. C'est vrai qu'entre les groupes de la grande distribution qui oppressent les producteurs et une Commission européenne qui propose une réforme dangereuse et complètement déconnectée de la réalité, le moral est en baisse dans les campagnes.

Certains voudraient voir dans leurs paysans de simples animateurs de campagne ; rôle un peu folklorique, et un peu décalé, qui ne correspond pas au métier de producteur, passionné par la terre et attaché à ses bêtes.

D'autres oublient que derrière une sémantique compliquée (PAC, PMPOA, ICHN, GAEC…) se cachent des vies et des familles et que derrière une paperasserie kafkaïenne se cachent aussi des exploitants qui ont dû s'initier au droit, à la chimie, à la comptabilité…

Voilà la situation de mes amis et collègues paysans aujourd'hui. Ils pourraient baisser les bras et compter les jours qui les séparent d'une retraite méritée ou bien s'arrêter et opérer une reconversion difficile. Mais ils ont choisi un autre schéma, un schéma constructif.

Tout d'abord nous voulons passer un nouveau contrat avec les Français basé sur trois principes.

Ensuite, nous devons mobiliser les élus de tous bords et de toutes régions pour qu'ils prennent conscience que le bon sens paysan n'est pas seulement un proverbe, c'est aussi une mise en garde contre les promesses électorales ! l'agriculture n'est pas un sujet annexe qu'on ausculte à la veille d'une échéance. C'est un sujet vital pour la société française. Et plus que la colonne vertébrale de la ruralité, c'est une partie du corps même de la société. D'autre part il nous faut expliquer et expliquer encore le métier, la passion, les difficultés, les droits et les devoirs de tous paysans français ; l'expliquer à l'ensemble de la population, c'est-à-dire aux médias, aux chefs d'entreprises, aux ouvriers, aux cadres, aux chômeurs… à tous mais aussi et surtout aux enfants. Comprenant ainsi la vie rurale et les enjeux paysans, ils deviendront les garants de l'histoire et de l'avenir de l'agriculture de notre pays. Enfin, il nous faut dessiner ensemble les contours d'une société équilibrée qui respecte villes et campagnes, citadins et ruraux, tradition et modernité.

Pour toutes ces raisons et parce qu'il y a urgence, le 26 mai des milliers de paysans manifesteront à Laval, Montauban, St-Etienne et Sierck les Bains (où des paysans luxembourgeois, belges et allemands rejoindront les paysans français).

Ces manifestants seront là pour dire non aux objectifs d'une réforme de la Politique Agricole Commune qui mettraient rapidement près de la moitié des agriculteurs français au tapis ; mais pour dire oui à une agriculture qui redevienne une priorité nationale, pour dire oui à un modèle agricole européen renforcé et ambitieux !

La mondialisation ultra libérale, si on la laisse faire, fera de l'agriculture ce qu'elle a fait avec la sidérurgie ou le textile c'est-à-dire éradiquer des pans entiers de l'économie française. Le savoir-faire français mérite mieux que ce rouleau compresseur déshumanisé. La terre n'est pas délocalisable. Loin de la politique et des enjeux de pouvoir, tous les paysans du monde se comprennent quand ils se retrouvent parce qu'ils savent que la terre qu'ils travaillent, peut être généreuse, exigeante ou difficile. Mais qu'ils travaillent tous pour nourrir le monde. Cela nous rend solidaires, respectueux les uns des autres.

Cette lettre, n'est ni une supplique, ni une étude, ni un symbole. C'est seulement la prise de conscience que vous avez besoin de nous, que nous avons besoin de vous et qu'ensemble, nous arriverons à mieux nous connaître donc à mieux nous comprendre.

Jean-Michel LEMETAYER
Président de la FNSEA