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Communiqué du 26-03-2003

COORDINATION RURALE

Lettre à Monsieur Hervé Gaymard,
ministre de l'Agriculture

Auch, le 18 mars 2003

Objet : L'exception agriculturelle

Monsieur le Ministre,

Nous avons été très sensibles à la qualité de votre accueil et à votre écoute lors de notre rendez-vous du 13 mars dernier.

J'ai souhaité vous écrire tout de suite pour lever l'ambiguïté que notre débat sur la PAC a pu faire apparaître : notre condamnation de la PAC dans ses effets néfastes sur les agricultures des pays en voie de développement n'est en aucun cas un soutien au groupe de Cairns. Nous condamnons les politiques agricoles actuelles des pays riches, dont la PAC, dans la mesure où elles sont inféodées à l'OMC, au FMI, à la Banque Mondiale … et où elles ne servent pas en priorité leurs missions premières.

Quels que soient les aménagements que l'on y apporte, nous estimons que le problème de fond demeure et qu'il va en s'accroissant : les politiques agricoles font sortir de plus en plus l'agriculture de la rationalité économique en substituant les primes aux prix. La distorsion de concurrence qu'elles provoquent est objective : elle est reconnue par les économistes qui travaillent sur les agricultures des PED dont l'éminent professeur Marcel Mazoyer qui est intervenu lors de notre congrès national en 2000. Elle génère un prix mondial virtuel, artificiellement bas, sur des volumes de marché qui, même s'ils sont très faibles, détruisent les équilibres délicats des zones de production du monde. Monsieur Mamadou Cissokho, paysan sénégalais et président d'un important réseau de paysans africains de 10 pays de l'Afrique de l'Ouest, nous a dit lors de notre dernier congrès : « […] votre PAC nous a fait beaucoup de mal. Vous dites : avec notre surproduction on va aider les gens en Afrique. […] On nous envoie, quand il y a de l'insécurité alimentaire, du blé qui n'est pas notre alimentation de base. En 1960, 15 % des Sénégalais mangeaient du pain, aujourd'hui c'est 70 % et nous ne produirons jamais du blé. N'est-ce pas un grand danger pour un peuple de dépendre d'un aliment qu'il ne produit pas ? »

Nous sommes conscients de la grande difficulté qui consiste à faire changer de direction les politiques agricoles et à s'opposer au rouleau compresseur de l'OMC. Mais nous constatons que, malgré le combat vigoureux et difficile que vous menez, le système actuel permet un certain nombre d'engrenages pervers parmi lesquels il faut citer le développement extraordinairement rapide et menaçant des latifundia et surtout le scandale de la faim dans le monde et le problème de plus en plus grave des migrations de population.

Paradoxalement, si la situation est gravissime, elle nous donne aussi l'ardente obligation et les moyens d'agir :

- depuis quelques années, les pays d'Amérique latine deviennent très compétitifs en production de soja : aujourd'hui, plus de 60% du soja importé par l'UE à 15 provient d'Amérique du Sud et l'origine USA est donc tombée à moins de 40%. Cette production de soja à un prix très bas au Brésil et en Argentine est permise grâce au développement des latifundia.

- En Europe de l'Est, la transformation des kolkhozes en entreprises capitalistes permet depuis peu à l'Ukraine et à la Russie de produire le blé le moins cher au monde. Là aussi, les Etats Unis sont mis en difficulté.

Le duel Etats-Unis / Europe pour se partager le marché mondial des grains est évidemment dépassé. Nous tenons peut-être là le moyen de renégocier les accords catastrophiques de Blair House en négociant une paix durable sur le front agricole : l'Europe se retire du marché mondial des céréales, en échange de quoi les Etats-Unis nous laissent développer nos productions d'oléagineux, ce qui implique évidemment la restauration de la préférence communautaire. Cette préférence doit être réaffirmée dans l'ensemble du monde pour des zones homogènes : Maurice Allais (Prix Nobel d'économie) considère que le libre-échange en agriculture ne peut fonctionner qu'à l'intérieur de régions suffisamment homogènes et protégées : « dans tous les cas et en fonction d'objectifs à long terme, la mise en place d'un système protecteur modéré mais efficace doit être jugée hautement désirable ». De son côté le professeur Jacques Berthelot affirme que « la protection à l'importation est la forme de soutien la plus solidaire pour les produits agroalimentaires de base dans tous les pays ; parce que c'est la seule forme de soutien accessible aux pays pauvres, faute de budget pour des soutiens internes ».

La politique étrangère actuelle de la France montre qu'un grand pays peut saisir des conjonctions historiques pour tenter d'inverser le cours apparemment inéluctable des choses. Nous vous sollicitons donc instamment, M. le Ministre, afin de demander sérieusement si la France ne pourrait pas, comme pour l'Irak, prendre la tête d'un mouvement mondial de remise en cause profonde des politiques agricoles actuelles inféodées à l'OMC, au FMI et à la Banque Mondiale… Il y a certainement beaucoup de pays dans le monde qui souhaitent ne pas faire de l'agriculture la variable d'ajustement des négociations de l'OMC. C'est tout le système du développement des 50 dernières années qu'il faut remettre en cause en commençant par l'agriculture car celle-ci est la clé du développement endogène des économies en voie de développement et parce que la moitié de la population du monde est constituée de paysans.

Nous espérons que cette lettre aura retenu votre attention et nous nous tenons à votre disposition pour continuer ce débat essentiel et passionnant car il touche aux vraies questions relatives à l'avenir du monde rural - et donc de l'humanité - , en France, en Europe et dans le monde.

Nous vous prions d'agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de notre haute considération.

François Lucas

Président de la Coordination Rurale
Union Nationale

 


 

Annexe : Les limites de l'ouverture des marchés occidentaux aux produits agricoles des « pays du sud » (extrait de la brochure de la Coordination Rurale « l'Exception Agriculturelle »)

La demande d'ouverture des marchés occidentaux aux produits agricoles des « pays du sud » formulée par la FAO est aujourd'hui reprise, aussi bien par des personnalités présentes récemment à Davos, que par des ministres, voire des chefs d'Etat comme M. Lula président du Brésil. A première vue cela paraît plein de « bons sentiments ». La réalité est tout autre. Ne nous laissons pas piéger…

Pour bien comprendre il faut d'abord établir une distinction entre les nations pauvres : les vrais « pays du sud » situés majoritairement en Afrique et en Asie et les pays qui ont de nombreux pauvres mais une agriculture riche tels le Brésil et l'Argentine par exemple.

L'OMC et les pays du sud :

L'agriculture des pays pauvres « du sud » est composée de très nombreux petits agriculteurs (70 à 80 % de la population) dont la production est essentiellement vivrière. Ils n'ont rien d'autre à exporter que des produits exotiques : cacao, café, bananes, etc… qu'ils cultivent parfois au détriment de leur propre alimentation.

Nous sommes importateurs depuis longtemps de ces denrées et nous le serons toujours car nous n'en produisons pas chez nous.

Donc demander l'ouverture de nos marchés paraît inutile… sauf si l'on sait que l'Europe grâce à des taxes différentes aux frontières (contrairement aux règles de l'OMC) privilégie les productions de ces pays pauvres (qui sont presque tous d'anciennes colonies) par les accords ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique). C'est ce qui, entre autres conflits, a déclenché la fameuse « guerre de la banane », les USA attaquant ces accords à l'OMC.

En conclusion, les « bonnes âmes » qui à Davos ou ailleurs semblent défendre les « pauvres petits pays du sud », cherchent en réalité à ouvrir nos frontières aux puissantes sociétés bananières américaines : Chiquita & Co.

Les premières victimes de cette ouverture seraient bien évidemment les petits paysans du « Sud » !…

L'OMC et les pays à fort potentiel agricole, dont le Brésil :

Ici la situation est radicalement différente. C'est le problème des latifundia vu par ailleurs. Ces propriétés géantes exploitent une main d'œuvre bon marché et réduisent à la misère et la famine des milliers de petits paysans sans terre. Une grande partie des productions part à l'exportation, alors que les populations locales meurent de faim.

L'ouverture de nos frontières au sucre, au maïs et à la viande bovine serait catastrophique pour nous, sans enrichir un seul pauvre au Brésil ou en Argentine.

Le président Lula, sensé exprimer la voix des pauvres, n'a sans doute pas encore assimilé toutes ces subtilités agricoles… sinon il se serait aperçu qu'au lieu de défendre les intérêts de ses miséreux, il défend ceux des puissants investisseurs étrangers qui possèdent les latifundia. Le Brésil ne change donc pas et reste dans le groupe de Cairns ultra-libéral.

Plutôt que de détruire inutilement nos agricultures européennes, il obtiendrait de meilleurs résultats en redistribuant des terres à ses paysans pauvres pour qu'ils cessent de mourir de faim…